Article du mois de mai 2026 – proposé par Cyrille Delpierre

(Directeur de Recherche, Equipe constitutive du CERPOP – Université de Toulouse)

Si l'incidence du cancer colorectal (CCR) est globalement plus élevée chez les hommes, ces écarts sont souvent attribués à des facteurs biologiques sans distinguer l'influence du genre. À partir des données CONSTANCES-SNDS et de GLOBOCAN 2022, ces travaux montrent que les mécanismes liés au genre, notamment l'IMC, les comportements à risque et les déterminants socio-économiques - expliquent entre 30 % et 50 % de cet excès de risque masculin.

Les inégalités de genre en santé constituent un enjeu majeur de santé publique, influençant les comportements de santé et l’histoire naturelle des maladies. Ces disparités résultent de mécanismes complexes, en partie façonnés par des déterminants sociaux et structurels. Le genre, envisagé comme un système normatif attribuant rôles et statuts en fonction du sexe assigné à la naissance, structure ces dynamiques et contribue aux écarts observés entre les hommes et les femmes face à la maladie.

Le cancer colorectal (CCR), l’un des cancers les plus fréquents et une cause majeure de mortalité dans le monde, illustre bien ces enjeux. Les différences d’incidence du CCR entre les hommes et les femmes sont bien documentées, mais le rôle des mécanismes liés au genre dans l’explication de ces disparités reste peu étudié. Les différences observées entre les sexes sont souvent attribuées à des différences « biologiques », sans distinction claire entre les facteurs innés et ceux acquis socialement. Les mécanismes liés au genre, notamment les rôles sociaux, les comportements et l’accès aux soins de santé, peuvent pourtant influencer de manière significative le risque de CCR. Bien que son incidence soit globalement plus élevée chez les hommes, l’ampleur de cet écart varie en fonction des contextes géographiques et socio-économiques. Ainsi, à l’échelle mondiale, cette équipe a montré que le contexte économique était le principal déterminant des différences d’incidence du CCR entre les sexes. Dans les pays à revenu élevé où les inégalités de genres sont plus faibles, l’incidence du cancer colorectal avait tendance à se rapprocher entre les sexes, reflétant probablement une convergence des expositions et des modes de vie entre les hommes et les femmes (Martinez A, Bonin L, Grosclaude P, Kelly-Irving M, Delpierre C, Lamy S. Sex ratio disparities in the two most common cancers worldwide: an exploratory analysis using GLOBOCAN 2022 data, gender inequalities, and economic indicators.. EClinicalMedicine. 2026 Apr 2;94:103855.)

Ces résultats soulignent l’importance d’intégrer les inégalités structurelles entre les sexes et le contexte macroéconomique dans les analyses de l’incidence du cancer. La prise en compte de ces déterminants sociaux, parallèlement aux facteurs de risque comportementaux et biomédicaux, pourrait améliorer la pertinence des stratégies de prévention et des efforts de surveillance du cancer, en particulier dans les pays à revenu élevé. Or, si de nombreuses études ont mis en évidence des différences de survie et de prise en charge entre les sexes, peu ont exploré l’influence du genre sur l’incidence. Un travail d’analyse de la littérature menée par cette équipe a mis en évidence les lacunes de la littérature sur ce domaine en montrant que la plupart des travaux confondent sexe et genre, rendant l’analyse des mécanismes explicatifs difficile (Martinez A, Grosclaude P, Lamy S, Delpierre C. The Influence of Sex and/or Gender on the Occurrence of Colorectal Cancer in the General Population in Developed Countries: A Scoping Review. Int J Public Health. 2024 Apr 10;69:1606736).
Dans un troisième travail l’équipe a donc cherché à analyser dans quelle mesure les mécanismes de genre influencent les taux d’incidence du CCR à différentes échelles. L’hypothèse centrale testée est que le CCR n’est pas une pathologie intrinsèquement liée au sexe attribué à la naissance, et que les écarts d’incidence observés entre les hommes et les femmes résultent principalement de déterminants sociaux et structurels liés au genre.
A partir des données de la cohorte CONSTANCES et de la base de données du Système national de données de santé (SNDS), des analyses de médiation ont permis d’estimer la contribution des facteurs socio-économiques, comportementaux, anthropométriques et médicaux en tant que mécanismes liés au genre.
Les hommes présentaient un risque plus élevé de CCR que les femmes (OR : 1,54 [1,33 ; 1,79]). Les hommes affichaient un capital culturel plus faible, un capital social et économique plus élevé, des comportements à risque plus fréquents et un IMC plus élevé. Les mécanismes liés au genre expliquaient 30 % de l’association entre le sexe attribué à la naissance et l’incidence du CCR, dans les données imputées, et jusqu’à 50 % dans les cas complets. Parmi les mécanismes liés au genre, l’indice de masse corporelle est apparu comme le principal médiateur.

Conclusions de l’étude

Cette étude révèle que les inégalités de santé liées au genre dans l’incidence du CCR s’expliquent en partie par des différences d’exposition aux facteurs de risque sociaux et comportementaux. Ces résultats soulignent l’importance d’intégrer les dynamiques de genre dans les stratégies de santé publique de prévention et d’intervention contre le CCR, en mettant l’accent sur la prise en compte de l’exposition aux facteurs de risque liés au genre.

Ces résultats appellent à un renouvellement des approches de prévention du cancer colorectal, en dépassant une lecture strictement biologique innée des inégalités de santé. Mieux prendre en compte les mécanismes liés au genre dans la conception des politiques publiques, du dépistage et des interventions ciblées apparaît comme un levier clé pour réduire durablement les inégalités d’incidence.