Article du mois Mars 2026 – proposé par Niki CHRISTOU
( Service de chirurgie digestive, générale et endocrinienne, CHU de Limoges)

L’incidence du cancer colorectal d’apparition précoce (EOCRC) — défini comme un cancer colorectal diagnostiqué avant l’âge de 55 ans — est en hausse dans de nombreux pays à revenu élevé, pour des raisons encore mal élucidées. Les études antérieures étaient souvent limitées par leur taille, le manque de données prospectives ou l’absence de mesures détaillées des expositions.
L’objectif de cette étude était d’identifier les facteurs de risque modifiables associés à l’EOCRC en s’appuyant sur une analyse groupée de trois grandes cohortes prospectives européennes (EPIC, NOWAC et UK Biobank) avec plus de 14 800 cas de cancer colorectal (dont 1369 cas EOCRC). Les auteurs ont examiné 14 expositions liées au mode de vie, anthropométriques, métaboliques et reproductives, afin de comparer les relations de ces facteurs avec l’EOCRC et le CRC d’apparition plus tardive (≥ 55 ans) .
Méthodologie
Les données ont été combinées à l’échelle individuelle à partir de trois cohortes européennes bien caractérisées :
-European Prospective Investigation into Cancer and Nutrition (EPIC)
-Norwegian Women and Cancer Study (NOWAC)
-UK Biobank (UKB)
Les expositions mesurées au recrutement comprenaient l’IMC, le tour de taille, le ratio taille/hanches, le tabagisme, la consommation d’alcool, l’activité physique, le diabète, l’hypertension et, chez les femmes, des facteurs reproductifs.
Des modèles de régression de Cox stratifiés par cohorte ont été utilisés pour estimer les hazard ratios (HR) et intervalles de confiance à 95 % pour chaque facteur de risque en relation avec l’EOCRC comparé au CRC d’apparition plus tardive.
Résultats clés
Adiposité corporelle : un IMC plus élevé (par 5 kg/m²) était fortement associé à un risque accru d’EOCRC chez les hommes (HR 1,33 ; IC 95 % 1,18–1,51), en particulier pour le cancer du côlon précoce (HR 1,55 ; IC 95 % 1,32–1,82) – plus marqué qu’en cas de CRC d’apparition tardive. Les associations étaient plus faibles chez les femmes et pour le cancer rectal.
Mesures de graisse centrale : tour de taille et ratio taille/hanches montraient des tendances similaires.
Comportements de santé : le tabagisme actuel (HR 1,24 ; IC 95 % 1,07–1,44) et la consommation d’alcool (HR 1,15 ; IC 95 % 1,06–1,25) étaient associés à un risque plus élevé d’EOCRC.
Activité physique : une activité physique plus élevée était protectrice (HR 0,71 ; IC 95 % 0,54–0,95) contre le cancer du côlon précoce.
Facteurs reproductifs : aucun lien significatif n’a été observé entre facteurs hormonaux (âge à la ménarche, utilisation de contraception, parité, HRT) et EOCRC, contrairement au CRC plus tardif.
Interprétation et implications
Cette étude, l’une des premières regroupant de larges cohortes européennes, met en lumière une association claire entre facteurs liés au mode de vie et risque d’EOCRC. Les principaux déterminants observés — adiposité, faible activité physique, tabagisme et alcool — sont des facteurs modifiables et reflètent des cibles potentielles pour des stratégies de prévention primaire : promotion d’un poids santé, augmentation de l’activité physique, arrêt du tabac et réduction de la consommation d’alcool.
Les différences d’association selon le sexe (effet plus prononcé de l’IMC chez les hommes) et selon la localisation tumorale soulignent la complexité des déterminants et la nécessité de stratégies différenciées.
Forces et limites de l’étude
Forces principales :
Grande taille d’échantillon et puissance statistique grâce aux données pooled de trois cohortes européennes bien caractérisées.
Mesures prospectives des expositions permettant une minimisation des biais de rappel.
Comparaison directe entre EOCRC et CRC d’apparition plus tardive.
Limites :
Expositions mesurées une seule fois au départ, sans mise à jour au suivi.
Absence d’information sur les trajectoires de mode de vie avant l’âge adulte.
Population limitée à des individus d’origine européenne résidant en Europe, limitant la généralisation internationale des résultats.
Potentiel de biais de sélection dans UK Biobank, qui tend à inclure des participants plutôt en bonne santé.
Conclusion
Cette étude apporte des preuves prospectives robustes que les facteurs de mode de vie — en particulier l’adiposité, une activité physique faible, le tabagisme et la consommation d’alcool — sont associés à un risque accru de cancer colorectal d’apparition précoce. Les associations similaires observées avec le CRC plus tardif suggèrent que des changements populationnels dans ces facteurs pourraient contribuer, au moins en partie, à l’augmentation mondiale de l’EOCRC. Ces données justifient des actions de santé publique ciblées sur la prévention primaire et encouragent des recherches supplémentaires pour élucider les mécanismes sous-jacents à la montée de l’EOCRC dans les jeunes adultes.